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Le clochard

Je sortais de la boulangerie, enfournant d’une main un croissant au beurre, serrant de l’autre le papier graisseux qui contenait la suite de mes gourmands achats lorsque je me trouvais nez à nez avec un clochard.
Le terme peut choquer, il est un peu désuet, mais c’est celui qui a fulguré dans mon esprit : un clochard ! un peu semblable au stéréotype du clochard qui vivait sous les cuisines de ma tante Marguerite : hirsute, plus chevelu que la moyenne mais le poil en révolte, du sommet de la tête jusqu’au coup de pied, et d’un noir sans concession. Le clochard de Marguerite avait élu domicile entre la cave et le jardin et sa petite cabane, plus proche de la niche que de la maisonnette, lui assurait des nuits au sec. Ma tante n’était pas avare d’une soupe et les menus services qu’il rendait assuraient la tranquillité de son avenir. « Tiens, porte un coup de rouge au Glaude ! », disait ma tante et je descendais d’un pas mal assuré les marches qui conduisaient dans la cour, avec la sensation pénible d’encourager le vice de notre hôte des bas-fonds avec cette bouteille de piquette mais aussi pleine d’appréhension devant sa toux de tuberculeux et ses remerciements excessifs.
Sur un carton posé à même le sol, « mon » clochard avait écrit : « une petite pièce pour manger, SVP. » Quelques pièces de monnaie jetées dans une coupelle en plastique étaient jalousement gardées par son Berger Belge. L’homme n’était pas très vieux, pas jeune non plus, de l’âge indéfinissable qu’ont les gens quand ils n’ont plus le luxe de la propreté.
Peu sensible à ma présence, son regard était rivé sur la vitrine de la boulangerie.
Le chien, lui, jetait un œil concupiscent sur mes viennoiseries et je me trouvai bien égoïste d’engloutir ma pâtisserie en faisant mine de ne pas le voir.
Je sortis un euro de ma poche et tendis un bout de croissant au chien.
Bonne conscience garantie si le chien avait été bon joueur…
Loin de m’exprimer sa gratitude, il se mit à grogner et à me menacer.
Les chiens et moi, c’est une histoire aussi ancienne que l’existence du Glaude ! Ils ne m’aiment pas. Ils savent que j’ai peur d’eux et ils en profitent. Pas une séance de footing sans que l’un d’entre eux ne me tienne la dragée haute, pas une promenade en forêt sans un molosse qui me menace, sans parler des amis avec chiens qui me disent toujours : « il est gentil, il ne te fera pas de mal » et lorsque leur canidé a réussi à me pincer le mollet, ils concluent « Je ne comprends pas, il ne mord jamais… »
Le Berger Belge paraissait vieux et inoffensif mais il fut sans doute heurté par mes ondes négatives. Son maître eut une réaction magnifique :
« Désolé, il n’aime pas les croissants ! » J’étais prête à le fustiger lorsqu’il ajouta :
« Je plaisante, c’est juste qu’il a senti votre peur et il en profite. Les chiens, c’est comme les hommes, un brin manipulateurs, un brin gros-bras. »
Le clochard philosophe n’avait pas fini là sa harangue. « Voyez-vous, la peur appelle la résistance. Si vous lâchez votre peur, l’Autre le sentira. »
« l’Autre est un chien ! » rétorquai-je.
« Justement, son instinct est plus développé que le nôtre. On ne ment pas à un chien. » Avec son index levé, il accompagnait sa parole et me mettait au pilori. Redoublant d’audace devant mon air interloqué, il renchérit : « Allez chercher en vous l’origine de cette peur, il y a bien dans votre enfance un incident qui l’aurait déclenchée. »
Mon euro toujours à la main, je ne savais plus que faire .
« Merci », fit-il en m’obligeant à faire tomber ma pièce.
« Vous n’avez pas de travail ? » osai-je ajouter.
« Bien sûr que si, » dit-il avec un demi-sourire amusé. « Je suis sociologue et j’étudie le comportement de la rue confrontée à la misère sociale ! »