Poèmes

Affaire conclue

Avant que je renaisse sur la planète Terre,
Dieu prit son catalogue et dit, autoritaire :
« Choisis une vertu dont tu veux te parer ;
La beauté, le génie pour te faire admirer ?
Il y a là profusions d’attributs, de mérites
Prompts à combler chacun. Je vois que tu hésites…
Le prestige, la noblesse, la puissance te tentent ?
Tu les as déjà eus dans ta vie précédente…
Je n’ai plus d’honnêteté, la dernière est partie
En toute fin de journée. Veux-tu la modestie ?
Trop banal, crois-tu ? Les fats sont rebutants,
Ils agacent leur monde et gaspillent mon temps.
Te voilà bien songeur… tu ne vas pas renoncer
A cette incarnation, ton futur est tracé ;
Résilier ce contrat, ce serait du gâchis !
L’amour te tend les bras cette fois, réfléchis.
En l’an mille neuf cent vingt, tu as loupé le coche,
Tu as broyé du noir, tu t’es fait mille reproches.
Attends, j’ai une idée… Cela pourrait te plaire,
Je t’offre le courage, un cadeau exemplaire !
Il existe en trois tailles : intrépide, fort, héros,
Tu seras matador ou même guérillero.
Tu détestes le sang ? Voyons ce qu’on peut faire…
Pourquoi ne pas tenter le courage ordinaire ?
Pas de grosses contraintes mais de la fermeté,
De l’ardeur, de l’audace, de la témérité.
Cette seule qualité se déploie en myriades
De privilèges. Allons ! Cesse tes jérémiades !
Affaire conclue. Au suivant! »


Rose

Ce que je sus de Rose tiendrait en quelques mots,
Les drames de sa vie, le nom de son hameau,
L’amour de sa famille et de quelques amis,
Le travail au château, un univers soumis.
La cécité. Une pauvreté digne et honnête.
Un destin sans couleurs, la maison de retraite.
« On n’entend rien ici. » disait-elle affligée.
Ce lieu nommé Ehpad est un monde figé.
Les gens se pétrifient, les vies se désagrègent,
Ceux qui luttent au début sont bientôt pris au piège.
Rose oublia les jours, les années, les visages,
Arrêta de sourire, barbouilla son corsage,
Perdit ses souvenirs, mélangea les époques,
Finit de s’étioler, oubliée, soliloque,
Le corps tout décharné, les yeux dans un brouillard
Etanche à la lumière, solitaire et ignare,
Posée sur un fauteuil qui ne roulait jamais,
Indifférente à tous, même à ceux qui l’aimaient ;
Quand elle refit enfin le chemin à l’envers,
Elle choisit sa date avec grandiloquence,
De Jésus, rien de moins, elle copia la naissance.
Le 25 décembre, la chambre deux-cent-un
Perdit sa tendre Rose et devint lieu commun.


Volets clos

Un rai d’or papillonne derrière les persiennes
D’une maison en pierres. Des ombres vont et viennent ;
Egrégores mystérieux, silhouettes furtives.
Il me plait à rêver sur ces âmes qui vivent…
Sarabande à trois temps, pas de danse langoureux,
Le logis clos abrite un couple d’amoureux…
A moins qu’une mégère n’ait sorti son balai
Pour taper sur la tête de son pauvre valet.
A moins que les deux ombres soient d’une même famille,
Le grand-père et le fils, j’hésite, plutôt sa fille.
La confusion m’emporte, je voudrais être mouche
Pour lorgner sans vergogne. J’imagine leur bouche
Qui murmure quelque chose. Ils se sont rapprochés,
Leurs mouvements se figent, mon spectacle est gâché,
La lampe se tamise, les corps lui font ombrage,
Cette fusion soudaine attise mes commérages.
Pour sûr ils sont amants, mais sont-ils légitimes ?
Le néon peint de bleu leurs étreintes intimes.
Puis, dans un déploiement de brillances lactées,
Dans un feu de lumières, de lampes argentées,
Le volet s’entrebâille sur la réalité.


Deuil

Penchée sur ton visage qui n’est plus que papier,
Suivant ses doux contours que la lampe fait briller
Tour à tour nostalgique, émue, au désespoir,
Il me faut renoncer au bonheur de te voir.

Ton agenda toujours dessinait ma journée
Pénélope, majordome, amie et dulcinée,
J’ai suivi ton mouvement, ajusté ma pendule
Au rythme de ton temps, innocente, crédule.

Résolument confiante en l’immortalité
d’un amour évident, sans animosité,
gravé donc dans le marbre, grand teint, voire inusable,
destiné à durer, solide, inébranlable.

Toi mon alter ego, ma très grosse moitié,
Tu as brouillé les dates de mon calendrier,
Cette fugue en solo n’était pas prévisible,
Comment vais-je t’aimer si tu restes invisible ?

D’une histoire en paroles, fragments éparpillés,
Une vie toute en vrac que je ne sais trier,
Dois-je faire le vide, ratisser fin mon coeur?
imposer la jachère à toutes les rancoeurs ?

A-t’on un mode d’emploi pour les « frais endeuillés » ?
Le déni, la colère, le besoin de crier,
En janvier, marchandage, en mars, acceptation,
Sentiments formatés, pales imitations

Du calvaire quotidien qui ôte la raison
Fait ployer les épaules et glace la maison.
Alors cessez de dire qu’il faut faire son deuil,
Je n’ai rien à attendre, que de franchir le Seuil.


Vieillesse

Agrippée à la chaise, je vais prendre de l’élan,
Propulser ma carcasse en un soubresaut lent.
Mes pas trainent, mes pieds frottent sur le sol mouvant.
Marcher n’est plus inné, c’est un acte éprouvant.
Pourquoi ces tremblements, ces à-coups ridicules,
Ces membres envahis d’une force minuscule ?

Carencée, cabossée, ruinée de ma santé,
Je grignote des jours ; frileuse, déboitée,
Exposée aux microbes, livrée à la douleur.
Suppliciée malgré moi, offerte aux fossoyeurs
Qui détournent la tête, peu pressés de venir
Enterrer mon squelette et tous mes souvenirs.

Un sursaut de courage serait le bienvenu :
Descendre à pas comptés cette longue avenue,
Foncer dans le cortège des autos tamponneuses,
Y rencontrer enfin la célèbre Faucheuse.
Ou mieux ! cesser de prendre la moindre nourriture.
Jeûner jusqu’au trépas, suicide en miniature.

Qu’importe la méthode, seul compte le succès,
Arriver à ses fins, cesser tous les excès
D’une vie immodérée, prolongée à l’extrême,
Remâchée, digérée, mais une vie qu’on aime…